Élection américaine et diversité en France : le débat prend de la hauteur

Trois tribunes publiées cette semaines mettent en garde contre une analyse trop rapide de l’élection présidentielle américaine, et des leçons à en tirer pour la France.

Dans une analyse intitulée « Les pièges de l’obamania à la française » (Le Monde), le journaliste Philippe Bernard s’en prend vivement à une « grossière opération de récupération politique » de l’exécutif, quand l’élection de Barack Obama est identfiée à celle de Nicolas Sarkozy un an plus tôt, en raison de ses origines : « Elle reflète le double mensonge auquel feignent de croire certains responsables politiques français : M. Obama a été élu parce qu’il est Noir ; la France est sur le bon chemin de la « diversité » dont M. Sarkozy est l’emblème. Ce qui a dû faire rire jaune les enfants d’ouvriers maliens notamment. »

Il relève en particulier : « Il apparaît d’ailleurs pour le moins paradoxal que la France rouvre le débat sur l’accès aux responsabilités des personnes issues de l’immigration au moment même où le nouveau président américain privilégie les facteurs sociaux sur les variables raciales dans son analyse des fractures de la société américaine. »

C’est justement cette approche que veulent valoriser, sur Rue89.com, Kadda Sahnine, Farid Mebarki et Erwan Ruty : « Obama, tout en reconnaissant qu’il doit une partie de sa réussite à l’ »affirmative action », assure qu’il faut dorénavant faire évoluer ce programme pour y intégrer des éléments « sociaux », puisqu’il a certes permis à une classe moyenne noire d’émerger, mais laisse la majorité des Noirs des ghettos incapables de sortir de l’impasse sociale, notamment en échouant dès le lycée. » Et les mêmes de dénoncer l’instrumentalisation de l’élection américaine, dans le but de promouvoir des politiques jugées inefficaces : « Un modèle basé sur le lobbying communautaire, les « statistiques ethniques », la survalorisation de l’entrepreneuriat individuel comme clé de la réussite, la promotion de quelques têtes d’affiches comme cautions d’un système prétendument méritocratique mais surtout massivement inégalitaire, et le mécénat d’entreprise comme substitut à l’action publique sociale…»

Philippe Bernard ne dit d’ailleurs pas autre chose lorsqu’il pointe des choix politiques qui ont l’effet inverse du volontarisme affiché en matière de diversité : « la diminution des exigences légales en matière de mixité sociale dans l’habitat, la suppression de la carte scolaire, le refus de généraliser par la loi à toutes les formations supérieures sélectives le quota de 10 % d’étudiants venant de tous les lycées du pays, outremer compris, et l’asphyxie de la rénovation urbaine. »

Pour les auteurs des deux textes, l’action positive est est un outil acceptable et souhaitable si elle se fonde d’abord sur des critères sociaux, et non ethnique. Philippe Bernard va même plus loin, en proposant de dépasser le débat sur les statistiques éthniques, voué à l’impasse, et « en lançant immédiatement les réformes et les enquêtes nécessaires à la connaissance et à la lutte contre les discriminations que permet la Constitution : introduction dans le recensement de la question du lieu de naissance des parents, et autorisation de questionnaires sur la couleur de la peau ou les origines, limitée à des études ciblées et anonymes. »

Dans une autre tribune publiée par Le Figaro, Michèle Tribalat, de l’INED, n’affiche pas la même prudence et choisit de pointer les dérives permises par l’absence de données objectives statistiques sur la diversité. « Aujourd’hui, le président du Cran, Patrick Lozès, nous assure qu’il y aurait 5 millions de Noirs en France, y compris ceux des DOM, et que ce nombre égale celui des personnes d’origine maghrébine. D’après mes estimations, le nombre de ces derniers vivant en métropole, sur trois générations, serait de 3,5 millions en 2005, soit près de 6 % de la population, ce qui rend le chiffre du Cran tout à fait irréaliste. » La chercheuse conteste ainsi le vocabulaire employé par le CSA dans son étude sur la diversité dans les médias : « On ne peut établir une sous-représentation d’une catégorie particulière sans disposer d’une référence nationale. Pour savoir s’ils sont sous-représentés, il faut donc connaître le nombre de Noirs en France, ce qui n’est pas le cas. » Et conclut : « La question étant sur la table, il vaudrait mieux avoir des statistiques bien faites plutôt que des évaluations approximatives élaborées par des groupes de pression, fort légitimes, mais directement intéressés par les résultats. L’abstention de la statistique publique n’a pas empêché le ressassement des questions ethnoraciales. »

Le débat n’est pas terminé, mais il prend assurément de la hauteur.

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